Par Francis Vergne

[Ce texte introduit le dossier A du numéro 3 de Révolution[s] Écosocialiste[s] intitulé "Réforme et/ou Révolution ?!"]

Le débat a largement traversé le mouvement ouvrier du siècle dernier. Il perdure aujourd’hui au sein du mouvement social. Encore faut-il en définir les termes et les enjeux.  Et, pour commencer, tordre le cou à la légende qui voudrait que les  révolutionnaires soient au mieux indifférents voire hostiles aux réformes sociales qui ne seraient que concessions homéopathiques rapidement récupérées par le système capitaliste, lui permettant ainsi de perdurer.

Si l’on entend par réforme une amélioration de la situation des classes populaires, la lutte pour de telles améliorations est à la fois inévitable et indispensable. Sans la lutte quotidienne pour de meilleurs salaires, de meilleures conditions de travail, des services publics de qualité,ou encore une réforme agraire permettant de vivre de son travail, la perspective d’une révolution  écosocialiste serait impossible. Et ce qui vaut sur le terrain social s’applique à l’écologie populaire,comme l’accès à l’eau  droit imprescriptible de l’humanité. C’est à travers la lutte pour des réformes à caractère social, écologique, féministe ou encore démocratiques que le monde du travail et les citoyennes et citoyens s’organisent, mûrissent leur niveau de conscience et peuvent en tirer la conclusion que la lutte pour des réformes ne suffit pas, qu’il faut un changement radical et global : en un mot une révolution.

Réforme et réformisme

Là résiderait  à la fois la solution... et la difficulté. Comment passer des unes – les réformes – à l’autre  - la révolution - du moins si l’on  considère, et c’est notre cas, que le renversement et le dépassement de l’ordre capitaliste est nécessaire à la survie de l’humanité sur terre.S’il est peu contestable que l’émancipation soit directement liée au renforcement de la cohésion, de la solidarité et de la confiance des forces populaires acquises au cours des luttes, toute la question est d’apprécier si l’addition de victoires partielles est suffisante pour engager une dynamique anticapitaliste qui ouvrirait le passage à une transformation radicale de la société en faisant l’économie de la conquête du pouvoir politique.

A l’heure où le capitalisme néolibéral refuse toute concession et défait au contraire tous les « conquis sociaux », la question peut sembler secondaire. Elle est pourtant fondamentale car éminemment politique et stratégique. Elle a été au cœur de la réflexion et de l’engagement de Rosa Luxembourg, raison pour laquelle il nous a semblé important de publier des extraits de Réforme ou révolution. Bien des problématiques encore actuelles s’y trouvent concentrées. Introduire comme elle le fait la question de la conquête d’un pouvoir à arracher aux classes dominantes et à conserver, c’est indiquer le risque de voir ces dernières se retourner contre le peuple dés lors qu’elles estiment leurs intérêts de classe en danger. On peut penser à la tragédie de la guerre de 14. Ou encore plus prés de nous au sanglant coup d’état militaire de Pinochet au Chili.           

Se trouve posée toute la problématique du réformisme.Considérant que le monde ne peut être radicalement transformé, il faudrait se contenter de l’aménager et de le corriger à la marge. Mais encore faut il définir ce que recouvre le terme ainsi que l’évolution historique de la doctrine et des pratiques réformistes : moyen illusoire de transformation graduelle de la société, abandon d’un objectif jugé inatteignable au profit d’un capitalisme plus tempéré, puis réformisme sans réformes voire converti aux contre réformes néolibérales comme une gauche de droite le pratique aujourd’hui ?  

D’une façon générale le réformisme  épouse l’air du temps du capitalisme.  Les périodes de croissance et de prospérité relative, du moins dans les pays dominants , lui apportent quelque crédibilité. Ce fut le cas dans les années 1900 au sein des empires dopés par les bénéfices de la colonisation. Il eut également son heure de gloire lors des trois décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale (les « Trente glorieuses »), lorsque la vigoureuse croissance de l’économie permettait à la classe dirigeante de faire des concessions. Avec des revenus à la hausse et  pratiquement pas de chômage, chaque génération pouvait espérer vivre mieux que la précédente. Dans ce contexte, les idées réformistes semblaient raisonnables. Il semblait possible d’élever indéfiniment le niveau de vie des classes populaires, sans renverser le capitalisme.

A l’inverse, dans les périodes de profonde crise du capitalisme, non seulement la classe dirigeante ne concède aucune réforme progressiste, mais elle s’attaque brutalement à toutes les conquêtes sociales à l’image de la destruction de notre système de retraites.Les bases matérielles du réformisme ayant disparu, ce dernier entre en crise et leurs représentants passent sans coup férir de la réforme à la contre-réforme et en sortent discrédités.

L’évolution du Parti socialiste et son positionnement erratique dans le champ politique en est une illustration. Pris en tenaille entre un néolibéralisme  radicalisé et autoritaire et une base sociale qui les a abandonné pour avoir été abandonnée par eux, privé de projet et dépourvu de boussole, son espace politique se réduit inexorablement. Ayons cependant en mémoire, avant même le désastreux quinquennat de François  Hollande, que cette crise quasi existentielle ne date pas d’hier. Dés 1990 Laurent Fabius avouait sans détour : "S'il est assurément démocratique, en quoi le socialisme moderne est-il encore socialiste ?" Quatre ans plus tard, Lionel Jospin constatait à son tour : "La réforme a vaincu la révolution, mais les réformistes donnent l'impression de ne plus croire à la réforme." Quinze ans de gouvernement, entre 1981 et 2002, qui ont vu le PS démolir l’état social et privatiser  à tour de bras le confirmeront amplement.

Révolution, qu’est-ce à dire ?

L’impasse avérée du réformisme n’épuise cependant pas le problème. Pour le dire de façon un peu provocatrice, face aux  « réformistes sans réforme » peut-on se satisfaire de « révolutionnaires sans révolution » ? Et sinon, comment faire ?  Le risque existe qu’en se référant aux  révolutions passées, à l’instar des militaires toujours en retard d’une guerre, les révolutionnaires soient toujours en retard d’une révolution.

Il serait assez vain de renvoyer dos à dos réformisme étatiste et avant-gardisme révolutionnaire. Mais tout autant que le réformisme les problématiques révolutionnaires méritent d’être interrogées pour plusieurs raisons. La première est tout à la fois basique et essentielle : une révolution est elle possible et est-elle souhaitable au vue des expériences révolutionnaires des siècles passés ? La seconde raison tient au caractère usé et galvaudé du mot ravalé au rang de slogan creux de campagne électorale ou de spot publicitaire vantant la dernière pseudo-innovation technologique.

La notion de révolution recouvre un champ très large d’ expériences historiques et géopolitiques.  Insistant sur leur trame internationale et transnationale les auteurs d’une Histoire globale des révolutions notent que « l’approche dé-nationalisée et globalisée des révolutions conduit à multiplier, plus encore que les lieux et les cas, les modèles et des formes des révolutions »[1]

Alors, qu’est ce qui « fait révolution » ? La dimension politique est centrale pour la réflexion menée dans ce dossier. Cependant l’issue des révolutions se joue aussi au niveau de la démocratie que l’on saurait négliger sous peine d’introduire les germes de dégénérescence et de bureaucratisation qui ont scellé le sort des trop nombreuses révolutions trahies.

Face à ce dilemme et conscient que le passage par une révolution socialiste et démocratique constituait une étape indispensable dans la lutte contre le capitalisme, Cornélius Castoriadis  notait que «  la politique ne donne et ne peut pas donner réponse à tout – mais il ne peut pas y avoir de transformation essentielle de la société qui n’englobe la dimension du pouvoir ».[2]  Tout en ajoutant, à l’encontre de ceux qui brandissent le spectre du totalitarisme que la révolution « ne signifie ni guerre civile ni effusion de sang. La révolution est un changement de certaines institutions centrales de la société par l’activité de la société elle-même : l’auto-transformation de la société dans un temps bref. »[3]

Semblable conception intègre le moment décisif de la conquête du pouvoir politique sans réduire à cela les processus révolutionnaires d’auto émancipation. Ce qui redonne grandeur et sens à ce que le siècle passé désignait sous le terme de révolution reliant les combats pour une vie meilleure et le désir d’une société émancipée du règne du capital et de l’État.

Le signe distinctif des révolutions  est l’entrée de la communauté dans une phase d’activité politique intense et instituante. Somme de temps condensés de création socio-historiques, ces moments prolongent certes des tendances réformatrices latentes, mais elle leur donne une impulsion et une dimension nouvelle en faisant sauter le verrou des institutions de pouvoir existantes pour donner libre cours à un déferlement de pratiques inédites et au réveil de l'imaginaire mettant en question un ensemble de dimensions imbriquées de la vie sociale et culturelle.

Ainsi la révolution française fait-elle plus que prolonger et mener à son terme le processus de centralisation des forces montantes de la bourgeoise entamé depuis longtemps au  sein de l'Ancien Régime. Il est difficile de penser par exemple que les idées de souveraineté du peuple, de démocratie, des droits de l'homme, de liberté religieuse, d'éducation populaire auraient pu aboutir indépendamment du processus révolutionnaire. Plus près de nous, on a pu voir des nostalgiques de Keynes et de Roosevelt rêver d’une transition paisible. Sauf que l’écroulement du vieux monde ouvre devant nous une longue période de bouleversements et d’affrontements où l’idée même de réforme finit par signifier le contraire d’une avancée sociale.[4] Quant aux expérimentations locales (de type amap, fablabs, ZAD, coopératives de production et de consommation ) même additionnées et fédérées, on peut penser qu’elles  ne font pas le poids face à la puissance du capital transnational et de l’État-nation. 

Pour relier réforme et révolution : un programme de transition

Appuyée sur une activité réformatrice orientée vers la rupture, l’heure est bien à une révolution qui inclut l’exigence démocratique à l’échelle planétaire. Mais elle ne se conçoit pas sans  médiation et engagement dans des processus de transition lisibles dans un programme qui articule précisément réformes et révolution et conduit des unes à l’autre. L’une des références historiques les plus  éclairantes demeure à cet égard le Programme de transition de Léon Trotski dont toute la logique stratégique consiste  à «   trouver le pont entre leurs revendications actuelles et le programme de la révolution socialiste. »[5]

Pour définir une orientation qui permette, même dans les périodes de régression profonde, de maintenir un lien entre réforme et révolution, il nous a semblé utile de revenir précisément sur la période des années 30 caractérisées  par la montée des fascismes et la course à la guerre, soit une  situation qui n’est pas analogie avec celle que nous connaissons aujourd’hui. Les textes de l’époque présentés et commentés dans ce dossier, ne relèvent pas d’un  fétichisme  à l’égard de « grands ancêtres ». Ils sont plutôt à les lire comme une indication de méthode et de tactique. Ainsi le Front unique, avec des fondements adaptés à notre époque, répond à bien des défis qui se présentent à nous, combinant unité d’action sans exclusive pour combattre le fascisme et  indépendance de classe.

Les autrices et les auteurs sollicité·es pour ce dossier illustrent également la pluralité des démarches de jonction entre réforme et révolution.  La puissante synthèse « évolutionnaire » du grand Jaurès à qui Gilles Candar consacre un article en fait partie. Plus tard le « réformisme révolutionnaire »[6] d’ André Gorz »  qui intègre en outre  le paradigme écologique sera évoqué.

Et nous nous attacherons, avec Véronica Gago, à rappeler l’apport déterminant d’un féminisme lutte de classe et intersectionnel tant il est clair que la révolution sera féministe ou ne sera pas. 

Dans le champ plus directement lié au moment réformiste radical, François Coustal nous apportera son analyse sur les apports et les limites de la gauche radicale en Europe, du Front de gauche à Podemos en passant par Syriza. Enfin, le rapport entre révolution et commun anticapitaliste sera développé dans le grand entretien qu’ont bien voulu nous accorder nos amis Pierre Dardot et Christian Laval à partir de leur ouvrages.

Que ces mises en perspectives soient autant de façons de nous rappeler, selon l’heureuse formule des autrices et auteurs de L’histoire globale des révolutions (La Découverte, 2023),  que

« la révolution est installée dans l’histoire, pas seulement comme un réservoir d’expériences passées ou déçues. Aujourd'hui, derrière l’apparente persévérance des formations sociales existantes, c‘est elle qui s’obstine et persiste ».

[1]    Histoire globale des révolutions. La Découverte, 2023 p. 1148.

[2]    C. Castoriadis, Une société à la dérive, Paris, Seuil, 2005, p. 236.

[3]    Castoriadis Cornelius, Concevoir la révolution in  Espaces Temps, 38-39, 1988.  p. 51-55.

[4]    Évoquant la recherche d’une improbable  troisième voie  entre réforme et révolution, Daniel Bensaïd parlait d’une « piste cyclable qui longe l’autoroute libérale ».

[5]    Léon Trotski. L' agonie du capitalisme et les tâches de la IVe internationale Programme de transition. 1938.

[6]    On rappellera que cette thématique fut très présente au sein du PSU.