Par Francis Vergne
« Qu’y a-t-il », avais-je demandé, à quoi il répondit sur un ton profond et solennel : « La lutte ! » Tout d’abord, il me sembla entendre l’écho du désespoir ; mais peut-être était-ce la loi de la vie. »
John Swinton, The Sun, n°6, le 6 septembre 1880.
C’est là l’un des derniers mots publics de Marx et sa réponse à la question quasi-ontologique du journaliste John Swinton « Qu’y a-t-il ? ». La lutte ! Nous voilà averti·es. Et conduit·es à prendre quelque distance avec la nomenclature de l’INSEE en 42 postes des professions et catégories socioprofessionnelles et leur « raison classificatoire ». Plus ou moins sophistiquées, elles ignorent l’existence politique du prolétariat à l’exception des moments où les luttes des classes populaires se rappellent à leur bon souvenir.
Là gît un premier malentendu. Vouloir photographier le prolétariat n’a guère de sens. Là où les statistiques appréhendent les classes sociales comme des choses, Marx les traite toujours comme des rapports et fait apparaître la relation de conflits et la dynamique qui en résulte. Ainsi se déroule, dans la période moderne qui voit l’essor du capitalisme, le conflit majeur qui oppose « bourgeois et prolétaires ». Le propos s’appuie sur de solides observations matérielles et politiques : la croissance de la classe ouvrière industrielle qui accompagne l’expansion du capital et des forces productives (particulièrement en Angleterre) et l’entrée en lutte pour son propre compte du prolétariat. Les deux sont dialectiquement liés.
Sans développement numérique et concentration de la classe ouvrière, cette dernière se trouverait coupée des bases matérielles nécessaires à son action.
C’est le reproche que fait Marx aux socialistes utopiques qui ignorent « les conditions matérielles de l’émancipation du prolétariat » telles qu’elles émergent du mouvement historique. « Ils veulent, dit-il, remplacer les conditions historiques de l’émancipation par des conclusions tirées de leur imagination ».
Ils échouent ainsi à distinguer la « possibilité réelle » liée au développement économique et social nécessaire.
Réciproquement, sans entrer en lutte déterminée et collective, le prolétariat reste le jouet passif du capital qui l’asservit et le paralyse. C’est en ce sens que l’on peut comprendre la formule selon laquelle « la classe ouvrière est révolutionnaire ou elle n’est rien. » Mais comment de « rien » devenir « tout » ? Ce sont l’expérience sociale de l’affrontement et l’auto-activité du prolétariat qui créent les armes destinées à renverser la bourgeoisie.
Au terme du raisonnement et de l’engagement, l’implication stratégique sonne pour Marx comme une évidence : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ». La conclusion devient sans appel : « La bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables ».
Deux siècles plus tard et en l’absence – pour le moment du moins – de validation empirique, ne faut-il pas interroger l’évidence de la conclusion et rouvrir le débat ? En ces temps de régression et d’obscurcissement des perspectives pour notre camp social, ce dossier veut modestement y concourir.
Métamorphoses du prolétariat, persistance et extension de la lutte des classes.
À s’en tenir aux deux déterminations mentionnées plus haut, celle « objective » de la place dans les rapports sociaux de production et celle « subjective » ou stratégique de son activité dans la lutte des classes, le prolétariat en tant que classe contrainte, pour survivre, de vendre sa force de travail – manuelle ou intellectuelle – n’a nullement disparu, pas plus que l’opposition directement visible ou larvée entre le capital et le travail.
Son développement, si l’on se réfère au travail salarié, a connu une croissance constante, jusqu’à représenter dans les pays les plus développés au plan économique plus de 90 % de la population active. Mais s’il s’est étendu, il s’est également fortement diversifié et ne s’est nullement homogénéisé. Les raisons en sont multiples. Elles tiennent pour une part à l’évolution et l’expansion du capitalisme qui soumet à sa loi de nouveaux territoires et gagne des sphères d’activité qui jusque-là échappaient à son emprise. En soumettant la totalité de la vie sociale, dans un mouvement d’absorption que Marx avait préfiguré en parlant de « subsomption réelle », le capitalisme exploite un prolétariat également élargi. Rien donc de mystérieux quant aux métamorphoses d’un prolétariat qui se restructure au gré de l’évolution technologique, de l’organisation du travail et des modes de domination du capital.
Par rapport à la problématique de Marx, une différence essentielle est cependant à souligner. Marx centre son propos sur la production des biens matériels et fait passer au second plan ce qui relève de la reproduction sociale. Il en résulte une représentation du prolétariat essentiellement circonscrite à la classe ouvrière industrielle qui, seule, produirait de la valeur, tout particulièrement au sein des pays les plus développés économiquement. Le mouvement ouvrier amplifiera parfois jusqu’à la caricature cette vision d’un prolétariat d’usine masculin et blanc dont l’avant-garde s’incarnerait dans les figures héroïques et viriles du mineur, du métallo ou du cheminot.
À l’heure où le capitalisme contrôle un ensemble infini de services et de réseaux à travers le monde, les figures qui peuvent incarner les résistances à sa domination sont multiples voire inversées, à l’image des Rosies et de leurs ironiques et efficaces chorégraphies. La part féminine et féministe y occupe une place essentielle. Pour reprendre l’expression de Fanny Gallot à propos du travail reproductif, il convient de « désandrocentrer » le prolétariat.
Et au prolétariat genré du « care », il faut ajouter le prolétariat du travail racisé non libre ou semi libre, celui des enfants et de l’économie informelle, la sphère invisibilisée et stigmatisée des immigré·es et des sans papiers, les populations expropriées par la prédation extractiviste, la condition coloniale ou néo coloniale, les communautés indigènes spoliées.
Et encore il faut ajouter les travailleur·euses des plateformes, la chaîne des prestataires sous-traitants pressurisés, la jeunesse durablement et massivement précarisée, les demandeur·euses d’emploi…
Jusqu’à celleux qui se trouvent pris dans les filets de l’ubérisation, ruse redoutable d’un néo libéralisme qui fait passer l’auto exploitation et le retour du travail à la tâche pour la liberté de valoriser son « capital humain ».
Une telle mutation implique non seulement reconnaissance mais réflexion stratégique quant à la façon d’aborder la construction d’un sujet émancipateur pluriel. C’est un point qu’aborde Nancy Fraser à l’occasion de son entretien croisé avec Jean-Luc Mélenchon dans le premier chapitre du livre publié à l’initiative de l’Institut La Boétie Nouveau peuple, Nouvelle gauche (2025) :
« il convient, nous dit-elle, non pas tant de substituer le “peuple” à la ”classe”, mais de complexifier et d’approfondir la conception de ce qu’est la classe ouvrière et de développer une conception nouvelle et élargie de la lutte des classes ».
D’où l’attention portée dans une approche intersectionnelle bien comprise à « l’imbrication structurelle profonde entre le genre, la race et la classe » qui se constituent mutuellement et sont intrinsèquement liées. Il ne s’agit ici pas de remplacer la classe prolétarienne élargie par de nouvelles classes jugées plus efficaces pour le combat global contre le capital. Désigner le patriarcat comme « l’ennemi principal » (Christine Delphy) ne fait pas naître un autre « sujet principal ». Et l’on aurait beaucoup de mal à trouver une quelconque consistance à la « classe écologique » évoquée par Bruno Latour.
Pas de disparition donc de la « lutte prolétarienne », mais une pluralité de ses manifestations, liées aux contradictions et aux aspirations qui la traversent. Celles-ci en deviennent des dimensions incontournables. Dès lors, ce qui est à viser n’est pas une mythique « unification » sous l’égide d’un groupe privilégié ou d’une avant-garde. C’est la mutualisation de leurs causes qui permettra qu’elles ne soient plus séparées ou simplement juxtaposées, mais appelées à se croiser et s’enrichir. Demeure la question ouverte que pose Nancy Fraser :
« Comment, demande-t-elle, pouvons-nous nous adresser de manière pertinente à la diversité des acteurs sociaux qui sont aujourd’hui en mouvement ? Et comment les convaincre d’adhérer à une perspective anticapitaliste large et inclusive ? ».
N’est ce pas là tout le problème ?