Ne nous y trompons pas. L’instrumentalisation de la mort dramatique d’un militant d’extrême droite a pour fonction évidente la criminalisation de l’anti fascisme et des organisations qui mènent ce combat. Ce qui se joue dans le moment politique présent, suite à cette rixe au destin funeste, est une étape de plus dans la marche accélérée de l’extrême droite au pouvoir. Le franchissement d’un seuil dans la « trumpisation » de la vie politique s’est manifesté au grand jour au parlement, précédé et alimenté par un déferlement médiatique et politique d’une violence inouïe à l’égard de la France Insoumise. Se complètent et se rejoignent dans le mensonge, l’abaissement du débat politique et l’ignominie, extrême droite, droite extrême et camp macroniste. Ceux-là étaient attendus.

Mais cette complicité prend un relief particulier dans un contexte où des groupes fascistes sont d’ores et déjà passés de la parole aux actes, des intimidations aux agressions, des tags haineux aux dégradations de locaux, du racisme décomplexé aux ratonnades, parfois même des menaces de viol et de mort au meurtre comme celui du rugbyman Aramburu en 2022 ou celui d’Ismael Aali le 6 Janvier dernier. Plus que simple connivence, il y a partage du travail et connexions. Discours victimaires encore policés - si l’on ne gratte pas trop le vernis – de la part d’un RN « dédiabolisé » et laisser faire voire utilisation en sous-main de racailles miliciennes vouées aux basses besognes pour intimider, décourager, tabasser ou pire encore.

Redisons-le, la crise globale que connaît le capitalisme aujourd’hui, ses impasses et ses contradictions insurmontables le conduisent à engager une guerre totale pour écraser toute résistance. Face aux peuples qui ne consentent plus à sa domination mortifère il recourt à la force brutale, à la liquidation des libertés d’expression et du droit international, aux guerres de conquête et aux agressions impérialistes. Mais il agit également en distillant le poison raciste, la division, la haine et la peur de l’autre qui conduisent tout droit à la guerre civile.

C’est cette logique qui est à l’œuvre avec la volonté de réduire la police à une force de répression contre les migrant·es privé·es de droits et harcelé·es, contre les habitant·es des quartiers populaires (quadrillés par les secteurs les plus fascisés des forces de répression, qui y jouissent d’une impunité quasi-totale), ou contre des mobilisations sociales de plus en plus sévèrement réprimées par la police et la justice (mouvement contre la loi Travail, gilets jaunes, etc.). Et si cela ne suffit pas reste à enrôler des supplétifs incontrôlés soutenus par de généreux donateurs du monde de la finance ou du grand capital.

Le tragique est que les réactions dans le périmètre de la gauche, excepté la gauche radicale et une majorité des écologistes, ne sont guère à la hauteur des menaces et des attaques. Couardise, illusion que l’on peut mener une politique de classe sans antagonisme, souci de respectabilité à l’égard d’un pouvoir qui lui ne respecte rien, calcul électoraliste espérant profiter d’un isolement ou d’un discrédit supposé de la France Insoumise ?

Aveuglement et oubli en tout cas de ce qu’est le fascisme et de ce qui y conduit. Aveuglement et politique de l’autruche car détourner les yeux des bandes armées qui paradent et plus encore ne pas comprendre que céder sans combattre prépare les défaites et expose à être les prochains sur la liste. Oubli également de certaines leçons de l’histoire dont celle du 27 février 1933. L’incendie du Reichstag, faussement attribué aux communistes allemands, devient alors le catalyseur permettant à Adolf Hitler de basculer la République de Weimar dans la dictature. Ne voit-on pas que demain, peut-être, se dire anti fasciste sera un délit ?

Puissions-nous méditer la profonde vérité du poème du pasteur Niemölleur écrit depuis Dachau : « Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester. »

L’histoire ne se reproduit pas mais elle s’accélère brusquement et accouche de menaces mortelles qui, jusqu’alors, ne semblaient que potentielles. Nous vivons le temps des urgences où les néofascismes nous « mordent la nuque » et où la catastrophe climatique menace à moyen sinon à court terme l’humanité. A rebours des passivités et des renoncements il nous faut résister, rassembler et réorienter de façon radicale la marche de la société.

Notre première responsabilité est de réaliser un front de résistance pour barrer la route à l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite et de la droite extrême. Il n’y a pas lieu de fétichiser le nom ou la forme que peut prendre ce front commun de défense. L’important est de le faire exister coûte que coûte de la base au sommet, sans prendre prétexte de divergences bien réelles mais secondaires au regard des conséquences qui résulteraient de l’inaction coupable et de lâches accommodements.

Mais pour être efficace, cette unité aura besoin d’une orientation politique claire parce qu’aucune alchimie parlementaire n’évitera la lutte, parce que l’incapacité de la gauche à réimposer une logique de classe l’empêche d’apparaître comme un rempart contre l’extrême droite. Son contenu devra aussi s’appuyer sur une autodéfense populaire, antiraciste, féministe, ce qui ne saurait se confondre ni avec une simple posture morale ni avec une simple stratégie du corps à corps avec les groupes fascistes.

Notre antifascisme fait de la lutte politique contre les mouvements d’extrême droite un axe central de son combat, mais il se donne aussi pour tâche d’enrayer le processus de fascisation, autrement dit de saper les conditions politiques et idéologiques dans lesquelles ces mouvements peuvent prospérer, s’enraciner et croître, de briser tout ce qui favorise la diffusion du poison fasciste dans le corps social. Quelle que soit la sidération, il nous incombe de penser et d’agir à hauteur des défis que le fascisme qui vient nous impose.

¡ No pasarán !