Par Emma Lorvilier
[Ce texte introduit le dossier B du numéro 3 de Révolution[s] Écosocialiste[s] intitulé "Ça va [pas] la tête ?!"]
La santé mentale est partout. Déclarée « grande cause nationale », mobilisée dans les médias, les politiques publiques et les entreprises, elle semble enfin avoir acquis une légitimité dont les souffrances psychiques ont longtemps été privées. Cette évolution n'est pas sans aspects positifs. Nommer la souffrance psychique, reconnaître qu'elle peut toucher chacun·e, contribuer à sortir de la honte ou de la culpabilité, constituent des avancées réelles. Dans un contexte où les troubles psychiques représentent l'une des premières causes d'invalidité et où les services de psychiatrie sont exsangues, il serait absurde de nier l'importance de cette reconnaissance.
Toutefois, cette nouvelle centralité de la « santé mentale » mérite aussi d'être interrogée.
À mesure que la notion s'impose, elle tend à devenir une catégorie attrape-tout, suffisamment consensuelle pour faire disparaître les conflits qu'elle devrait pourtant révéler. L’apparente neutralité médicale, portée par le paradigme neurobiologique actuel qui entend faire des troubles mentaux une seule affaire de neurotransmetteurs dont le dysfonctionnement serait habilement résolu par un traitement chimique, fait fi du rapport de pouvoir qu’exerce la médecine sur les corps et les individus. Pierre Dardot nous le rappelle dans son intervention sur la dépsychiatrisation et l’anti-psychiatrie.
Dans la « santé mentale » se retrouvent pêle-mêle des réalités extrêmement différentes : souffrances liées aux conditions de vie, troubles psychiatriques sévères, handicaps psychiques, effets des violences, de la précarité, du racisme, du travail ou encore des discriminations. Tout semble relever d'une même question de « santé mentale », comme si ces situations avaient les mêmes causes et appelaient les mêmes réponses. Et ces réponses sont toujours les mêmes : c’est à l'individu de prendre soin de lui-même, c’est à lui qu’il incombe de s’adapter à une société qui valorise le travail, la performance et la productivité. Autrement dit, la santé mentale, c’est bon pour le capital.
L'anxiété devient un trouble à prendre en charge plutôt qu'une conséquence des conditions d'existence. L'épuisement professionnel devient un problème de résilience individuelle plutôt qu'une critique de l'organisation du travail, comme le racontent Alexandra Jean et Élisa Oudinot dans l’entretien qu’elles nous ont accordé. Jamais les structures qui produisent de la souffrance et de la pathologie ne sont questionnées.
La casse de la plupart des services publics de ces dernières décennies n’épargne pas, loin de là, la psychiatrie. Les fermetures de lits et de structures de soin se multiplient, la carence de psychiatres et, encore davantage, de pédopsychiatres et de personnel soignant en général est criante. Cette pénurie renforce un certain nombre de pratiques coercitives : contention physique, contention chimique qui, si elles ont toujours existé, deviennent légion dans certains services. Bien qu’il soit illusoire de penser que ces pratiques procéderaient seulement d’un manque de moyens, elles témoignent d’une volonté qui persiste de vouloir écarter les fous et les folles de la société et de ne permettre leur retour qu’une fois certains que les individus soient suffisamment adaptés au retour au travail.
Ces politiques d’austérité s’accompagnent d’un mouvement de libéralisation (voire d’ubérisation) du soin psychique. Les plateformes privées comme FondaMental fonctionnent comme de véritables fonds d’investissement d’initiatives autour telles que les « centres experts » chargés des diagnostics et de « faire avancer la recherche » en psychiatrie. Cette recherche est centrée sur le paradigme « neurobiologique », recherchant les causes des maladies dans le fonctionnement cérébral et le patrimoine génétique, en vue d’y proposer des solutions principalement médicamenteuses. La formation des psychiatres va également dans ce sens (il n’y a plus de formation à la psychothérapie en internat de psychiatrie). À cet égard, les travaux de Mathieu Bellahsen et Rachel Knaebel[1] sont particulièrement éclairants.
La casse du système psychiatrique se fait enfin au profit des accompagnements en libéral, renforçant là encore une prise en charge individuelle plutôt que collective. Le dispositif MonPsy, qui permet le remboursement par la sécurité sociale d’une dizaine de séances de psychothérapie sur prescription médicale donne l’illusion qu’il suffirait d’un accompagnement ponctuel pour résoudre « le problème ». Rappelons qu’il existe depuis les années 60 des centres médico-psychologiques pluridisciplinaires, financés par la Sécurité sociale et accessibles à tout un chacun, mais dont les moyens sont tellement insuffisants qu’il y a parfois plusieurs années d’attente avant de pouvoir débuter une prise en charge. La libéralisation s’opère au détriment d’institutions déjà existantes, laissées à l’abandon.
Finalement, la question qui s'impose nous est la suivante : de quoi parle-t-on lorsque l'on évoque la « santé mentale » ? Le mouvement de déstigmatisation auquel nous assistons depuis quelques années constitue indéniablement une avancée. Mais il demeure profondément inégal. Toutes les personnes concernées ne disposent pas des mêmes ressources pour rendre leur expérience audible. La publication récente par Nicolas Demorand d'un récit[2] consacré à sa bipolarité en est une illustration. Son témoignage contribue à rendre visibles des réalités encore largement méconnues de la psychiatrie. Mais cette visibilité est aussi rendue possible par sa position sociale : journaliste reconnu, figure médiatique incarnant une réussite professionnelle, il peut raconter la maladie depuis une position dominante sur le plan des ressources en capitaux culturels et symboliques. Autrement dit, sa parole est légitime parce qu'elle s'inscrit dans un récit de maîtrise, de continuité biographique et de réussite « malgré » la maladie. Cette possibilité est loin d'être également distribuée. Les personnes les plus précaires, les plus isolées ou celles dont les troubles entraînent des ruptures sociales durables restent, elles, largement privées d’expression publique.
Cette déstigmatisation sélective ne suffit donc pas à déconstruire les représentations dominantes de la folie. Celles-ci continuent d'opposer les figures de « malades intégrés » à celle, toujours omniprésente, du fou dangereux, marginal, altérité incarnée (« ça n’arrive qu’aux autres »), régulièrement réactivée à l'occasion de faits divers. Pourtant, les personnes vivant avec des troubles psychiques sont bien davantage exposées aux violences qu'elles n'en sont les auteurs·ices. Là encore, le regard se focalise sur les individus plutôt que sur les conditions sociales qui produisent l'exclusion, la précarité et les ruptures de parcours. La santé mentale risque alors de devenir le langage par lequel on individualise des problèmes qui sont, pour une large part, collectifs et politiques.
C'est cette lecture politique de la souffrance psychique que ce dossier entend défendre.
Il ne s'agit pas d'opposer artificiellement le social au psychique, comme si l'un expliquait entièrement l'autre. Les souffrances psychiques existent, les maladies psychiatriques aussi, et les personnes concernées ont besoin de soins, de droits et de moyens. Mais les formes que prennent ces souffrances, leur fréquence, leur intensité, leur reconnaissance ou leur invisibilisation sont profondément façonnées par l'organisation de la société.
Le travail constitue sans doute l'un des exemples les plus frappants de cette articulation. Longtemps considérée comme une affaire individuelle, la souffrance au travail apparaît aujourd'hui comme le produit de transformations profondes du capitalisme : intensification des rythmes, perte de sens, management par les objectifs, mise en concurrence permanente, éclatement des collectifs, précarisation des statuts. Hélène Adam, Patrick Ackermann et Jean-Marc Bloch reviennent sur l'affaire France Télécom, qui a marqué un tournant en faisant reconnaître la responsabilité d'une organisation du travail dans des atteintes massives à la santé psychique. Mais les logiques qui l'ont rendue possible continuent aujourd'hui de traverser bien d'autres secteurs.
Les enfants ne sont pas davantage épargnés. Derrière les discours consensuels sur la « santé mentale des jeunes », ce sont aussi les inégalités sociales, les violences familiales, le racisme, les difficultés scolaires ou l'abandon progressif de la pédopsychiatrie publique qui façonnent les souffrances psychiques. Réduire ces dernières à des diagnostics ou à des protocoles standardisés revient souvent à rendre les enfants conformes à un ordre social plutôt qu'à entendre ce que leurs symptômes expriment. Emma Lorvilier propose de défendre une clinique du sujet enfant, dans un article en forme de parti-pris.
Interroger la santé mentale suppose également de questionner les institutions psychiatriques elles-mêmes. L'histoire de la psychiatrie est traversée de critiques, de résistances et d'expérimentations qui ont cherché à rompre avec les logiques asilaires, l'enfermement ou les rapports de domination entre soignant·es et soigné·es. L'antipsychiatrie, la psychothérapie institutionnelle ou encore certaines expériences issues de la psychanalyse ont tenté d'inventer d'autres manières de soigner, en faisant une place à la parole, au collectif et à l'autonomie des personnes. Ces expériences rappellent qu'un autre soin est pensable. Florent Gabarron-Garcia revient, dans un entretien, sur les expériences révolutionnaires déployées autour de la psychanalyse et ont permis une autre manière de soigner.
Les mouvements d'autoreprésentation des personnes concernées prolongent aujourd'hui ces critiques en revendiquant l'autodétermination, la désinstitutionnalisation et une approche fondée sur les droits des personnes en situation de handicap plutôt que sur la médicalisation. Là encore, les débats sont nombreux, parfois vifs. Mais ils ont le mérite de déplacer la question : ce ne sont plus seulement les individus qui doivent s'adapter à leur environnement, c'est aussi la société qui doit être interrogée dans sa manière de produire des situations de handicap, d'exclusion ou de souffrance. CLE autistes porte ce projet émancipateur et entend ouvrir des perspectives sur l’accompagnement des personnes autistes.
À l'heure où les politiques publiques invoquent la santé mentale tout en poursuivant le démantèlement des services publics, où elles multiplient les dispositifs de dépistage tout en laissant se dégrader les conditions de vie, il est plus que jamais nécessaire de rappeler une évidence : il n'y aura pas de véritable politique de santé mentale sans justice sociale. Soigner ne consiste pas seulement à réparer des individus ; il s’agit aussi de transformer les conditions sociales qui rendent tant de vies invivables. C'est à cette articulation entre émancipation individuelle et transformation collective que ce numéro souhaite contribuer.
[1] Mathieu Bellahsen et Rachel Knaebel, La révolte de la psychiatrie, La Découverte, 2020
[2] Intérieur nuit, Les Arènes, 2025